05 février 2006
Tollé rance
La déliquescence de la modernité va bon train. La société française s'était distinguée il y a déjà presque deux mois par les émeutes répondant aux provocations très médiatisées de Sarkozy. La révolte des banlieues s'était certes limitées à des émeutes sans contenu politique explicite que l'on pouvait sans peine réduire à la banalité d'une violence urbaine exacerbée. Quelques commentateurs ne manquèrent pas de racialiser les incidents, de les porter au compte de la radicalisation islamiste ou de la polygamie nègre. Les émeutiers ne pouvaient qu'être étrangers, au point que l'on trouvât normal de les expulser du territoire après condamnation, et certains ne manquèrent pas de réclamer la déchéance de la nationalité française de ceux qui étaient nés sur le territoire français ou avaient acquis légalement leur citoyenneté. D'autres hurlèrent avec les loups parce que les troubles ne pouvaient cadrer avec les schémas d'une « bonne révolution », structurée, organisée, avec un cahier de doléances en bonne et due forme et sortant des ghettos pour conquérir l'Universel. D'une certaine manière, cette critique était justifiée, ces émeutes étaient plus un repli des banlieues sur elles-mêmes et signifiaient clairement l'autisme d'un lumpenproletariat abandonné des politiques et livré à lui-même ou aux diktats des bandes mafieuses organisées. Ceux qui espéraient le Grand Soir pouvaient attendre. Puis, couvre-feu aidant, les banlieues se sont tues. On revint rapidement au quota « normal » de voitures brûlées et l'on entendit plus parler des mesures palliatives de la misère sociale. Les affaires reprennent leur train...
un commentaire de ces événements se trouve dans « blog-borygmes »
Il ne fallut pas deux mois pour que nous courrions plus avant vers le désastre. Voyons la situation internationale : le président iranien suscite la réprobation internationale par ses propos antisémite et le programme nucléaire iranien inquiète l'Agence internationale de l'énergie atomique ; les palestinien mettent démocratiquement le Hamas au pouvoir, enterrant le projet d'un Etat palestinien laïque et multi-communautaire caressé jadis par l'aile gauche de l'OLP, et hypothéquant la sympathie européenne pour la cause palestinienne. La critique justifiée du radicalisme réactionnaire d'un islam obscurantiste et intolérant, devient le prétexte de l'ultra-droite européenne qui joue la carte d'une islamophobie exacerbée par les attentats inspirés par al Qaida. C'est dans ce contexte qu'un journal conservateur danois teste la capacité de tolérance de la communauté musulmane en publiant des caricatures de Mahomet. Reprises quelques semaines après par un journal norvégien, la publication ne manque pas de scandaliser les musulmans du proche-orient, ainsi que les communautés établies en Norvège et Danemark. La réaction musulmane est violente : menaces, manifestations, appels au boycott, occupation ou incendies d'ambassades. En France, le journal France-Soir tente de booster ses ventes en publiant « par solidarité » les dessins incriminés. La crise prend une dimension internationale et compromet des relations diplomatiques, ébranle les accords commerciaux; et mine la sécurité des ressortissants européens au Moyen-Orient. Dans nos pays, les communautés musulmanes et leurs représentation religieuse cherchent à interdire ou faire poursuivre les journaux coupables de "blasphème". Les militants laics se dressent sur leur ergot en dénonçant l'intolérance et la censure religieuses, réclamant le « droit au blasphème ». A la droite extrême, on jubile et on surenchérit dans la provocation, sous prétexte, parfois ,de laïcité. Des mouvements anti-islamistes, proches de de Villiers (Mouvement pour la France) veulent en découdre et préconisent l'envoi massif de ces caricatures aux responsables des associations représentatives musulmanes. Dans le même mouvement, Etats et journaux se répandent en excuses et tentent d'apaiser la tempête, tout en défendant la liberté d'expression, et réaffirmant le respect de la communauté musulmane et la liberté religieuse.
Le « Nouvels obs », publie les caricatures incriminées : http://permanent.nouvelobs.com/medias/20060202.OBS4859.html
Les dessins en question ne sont sans doute pas des chefs-d'oeuvre de finesse, mais ils sont, pour un occidental, assez anodins. Ce qui est dénoncé ce n'est pas l'homme musulman, ni la foi religieuse en soi, mais l'instrumentalisation de cette foi par les extrémistes terroristes, ainsi le sexisme des sociétés musulmanes traditionnelles. Sans doute la caricature viole l'interdit de la représentation du Prophète, mais cet interdit ne concerne que le pratiquant musulman, et ne devrait pas toucher la presse européenne. En tout cas, cette liberté ne devrait pas être remise en question.
On peut cependant s'interroger sur les motivations du journal danois Jylland-Posten, un quotidien conservateur, qui au vu du tollé, ne manque pas de publier sa palinodie : http://www.jp.dk/english_news/artikel:aid=3527646:fid=11324/ .
S'agissait-il de « tester la liberté d'expression » au Danemark, et dans ce cas, pour quelle raison fallait-il provoquer délibérément la communauté musulmane ? Est-ce pour démontrer l'intolérance de l'islam, ou provoquer une crise intercommunautaire au Danemark, où la xénophobie reste un phénomène bien marqué ? Ce qui est certain c'est que, au Moyen-Orient comme en Europe, le piège a fonctionné. Les musulmans ont démontré « leur intolérance » en manifestant bruyamment et avec violence leur réprobation.
Au regard des réactions internationales et de la portée que prend cet incident dans un contexte international tendu, on peut s'interroger aussi sur le sens de responsabilité politique des journaux qui publient ou répercutent les caricatures. On ne peut certes les incriminer d'une volonté provocatrice, mais dans la mesure où il s'avère que la sécurité de citoyens européens est en jeu, que la paix est instable au Proche-Orient, qu'elle est très problématique en Palestine et que des nations musulmanes sont en proie au terrorisme ou y recourent, la publication de ces dessins devient une entreprise à haut risque, non seulement pour les journalistes et caricaturistes, mais pour tous ceux qui, venant du Danemark, de Norvège, de France ou d'ailleurs et qui, discrètement et quotidiennement, vivent ou travaillent en pays musulman, agissent pour l'amélioration des rapports (politiques, commerciaux, et culturelles) entre nos nations et les pays musulmans. De tels incidents compliquent aussi la tâche de ceux qui luttent contre le terrorisme d'Al Qaida et des autres organisations islamistes.
Nous devons certes être intransigeant dans notre défense de la liberté d'expression et de presse face aux censeurs et face à l'intolérance religieuse, de même que nous devons être intransigeant quant au respect de la liberté religieuse, ce qui implique la liberté d'apostasie et d'athéisme. Mais si la liberté de presse est in-négociable, elle a une conséquence : celle de la responsabilité, responsabilité morale lorsque des personnes sont, légitimement ou non, blessées dans leurs convictions, responsabilité citoyenne au regard des conséquences géopolitiques peut-être lourdes que ces quelques petits dessins peuvent entraîner. Des gestes anodins, dans la turbulence du monde d'aujourd'hui, suscitent des tempêtes... en météo, cela s'appelle l'effet papillon...
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23 février 2005
Dérapages...
Le Pen avait fait des mots-qui-blessent, des formules-à-scandale, son fond de commerce médiatique constitué en vue d'une stratégie délibérée de la provocation politique : il s'agissait d'exacerber le ressentiment populiste tout en se protégeant des accusations suscitées par ses propos sournoisement antisémites et racistes. C'est une manière de gérer une carrière politique, une manière qui tout à la fois rassemble - les sympathisants se reconnaissent dans ces dérapages contrôlés - et isole, car il devient aisé de stigmatiser le politicien. Mais la stratégie dangereuse reste efficace car les medias sont friands de ces scandales qui remue une opinion publique versatile.
Dieudonné adopte la même méthode, passant du registre du comique troupier - qui bénéficie de la relative tolérance légale et jurisprudencielle que l'Etat accorde aux artistes, surtout lorsqu'ils jouent sur le registre de la satire et du comique - à celui, plus hasardeux, du pamphlet. Choisissant la confrontation, il brocarde tour à tour les intellectuels juifs, le CRIF, les "pornographes mémoriels" coupable d'instrumentaliser la Shoah, et de stigmatiser, dans un style qui rappelle le tristement célèbre "je-suis-partout", une supposée inféodation du pouvoir exécutif français aux intérêts communautaristes juifs : la thèse du complot et la dénonciation hystérique du "lobby" ne sont pas loin. On retrouve, condensé en ces propos tenus hors France, en Afrique du Nord, toute la thématique de l'antisémitisme droitier.
Mais la hargne ici se mettrait au service des communautés africaines de France, dont la reconnaissance d'un passé marqué par l'esclavage et le colonialisme, ferait concurrence à d'autres mémoires, juives, celles-là. Concurrence victimaire : tel serait le diagnostic de Dieudonné. Mais le choix du scandale et de la confrontation risque fort bien d'aboutir à l'effet inverse de ce qu'il escompte et dénonce : ceux qui, anticolonialistes ou soucieux de faire justice aux victimes - ou leur (lointains) descendants - des violences coloniales, se refusent aux dérapages antisémites, pourraient subir les contrecoups du scandale. Dieudonné gère de manière contreproductive sa carrière artistique, à moins qu'il ne cherche à conquérir un public nouveau, ajoutant à celui des antisionistes une extrême-droite habile à se jouer des contradictions et des ambiguités. Quoi qu'il en soit, il ne sera plus politiquement "innocent" d'être parmi le public de l'artiste. Y-a-t-il pensé ? Sans doute, l'homme est trop malin pour ne pas mesurer les conséquences sociétales de ses propos qui s'inscrivent dans un "air du temps" décidément bien nauséabond.
Sans doute l'homme garde une certaine mesure, il n'approuve pas, espérons-le, les crimes antisémites, mais ses propos nourrissent le ressentiment et les préjugés et exacerbent ces tensions intercommunautaires passablement explosives. L'incendie avorté du wagon de Drancy, objet "mémoriel" par excellence, quelques semaines après les commémorations d'Auschwitz, tout comme le taggage néo-nazi d'une mosquée, montre bien la déliquescence civique d'une France. face à l'exacerbation des extrémismes.
L'extrême médiatisation de l'affaire du RER - (souvenons-nous de cette prétendue agression antisémite montée de toute pièce par une mythomane) - et les réactions outrées et imprudentes de la classe politique montrent que le malaise social est en France plus profond qu'on ne le veut croire. Est-ce dire que la classe politique y est l'otage des extrémismes, voire de n'importe quel fantasme délirant ? Les réactions judiciaires à l'encontre du pitre ne parviendront pas à étouffer ce bouillonnement fait de rancoeur, d'intolérance, de sentiment de déréliction socio-politique qui fait le lit des extrémismes et des racismes. Le discours de l'antiracisme consensuel est cet fois encore plus qu'ébranlé par la fracture sociale et les clivages communautaires.
Au-delà des effets de scandale, de quoi les outrances de Dieudonné sont-ils le symptôme ? Une lecture très favorable pourrait y voir autre chose qu'une banale haine antisémite : la dénonciation d'une distorsion entre la respectabilité sociale du "juif-victime" mais socialement bien intégré et la désinsertion sociale et économique des afro-français (black ou beurs) héritiers malgré eux des rapports coloniaux et néocoloniaux. Malgré la très formelle égalité républicaine, nombre de black-beurs vivent en marge de l'économie "respectable". Pour beaucoup d'entre eux, le sentiment existe d'un déficit de reconnaissance des souffrances vécues ou fantasmée, résultant du passé colonial et esclavagiste. Nous sommes ici dans le registre de l'imaginaire, de la représentation de soi sous-tendue par un désir de reconnaissance sociale, qui passerait par la re-construction d'une identité victimaire. Quels mécanismes psycho-sociaux aboutissent ainsi à cette revendication ?
Il est absurde de mettre en concurrence les communautés, et plus encore, de minimiser la souffrance des victimes de la shoah, sous le prétexte que l'esclavage ne serait pas reconnu, à part entière, comme une composante de la mémoire collective des africains. Il ne faut pas oublier que la réalité historique et ethnographique résiste aux simplifications propres aux discours du ressentiment et de la commémoration rituelle : l'esclavage fut une composante essentielle de l'économie pré-capitaliste de l'occident (pour une grande part, l'esclavage a favorisé l'accumulation primitive du capital), mais il fut pratiqué aussi hors de la sphère proprement coloniale, y compris dans le monde arabo-musulman et y compris, à l'échelle interne, dans l'afrique noire. Certains royaumes ou ethnies africaines étaient spécialisés dans les razzias et fournissaient le "bois d'ébène" aux trafiquants européens. L'esclavage est un héritage socio-économique, intolérable certes dès le siècle des Lumières, mais qui s'inscrit dans la tradition d'une pratique séculaire hors de l'aire civilisationnelle occidental. Le scandale de l'esclavage du 18e et 19e siècle réside dans la distorsion entre le discours universaliste des Lumières, celui d'une émancipation citoyenne, et une pratique socio-économique qui se fonde, ou se justifice, par la non-reconnaissance de l'humanité de l'esclave noir. Ici le racisme théorisé se conjugue avec un rapport de domination politique et économique.
Dans le registre commémoratif, "être descendant d'esclave" serait une composante identitaire de la diaspora noire qui, dans un mouvement de retour aux sources africaines, n'hésite pas à s'inventer des lieux de pélérinage - on pense à la "maison des esclaves" de l'île de Gorée - symboliques. L'archéologue aura beau jeu de montrer que l'édifice que l'on présente aux visiteurs comme le lieu d'incarcération et d'embarquement des esclaves n'était pas, en fait, destiné à cette fin, mais qu'importe : Gorée fut bien un lieu où s'exerça l'exportation du "bois d'ébène". et ce lieu se voit sacralisé. Faut-il dénier toute légitimité à cette revendication mémorielle sous le prétexte que la responsabilité politique de cette violence est à la fois plus lointaine et plus diffuse que celle qui incombe aux auteurs du génocide juif ?
la question reste ouverte.
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